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21 février 2021 7 21 /02 /février /2021 15:02

Il est des moments où certaines lectures sont plus salutaires que d'autres. La redécouverte de Marc Bloch est de celles-là, particulièrement dans l'étrange période que nous traversons. On parle de crise sanitaire, certes. N'a-t-on d'ailleurs pas évoqué la "guerre" ! "Nous sommes en guerre". La pandémie de la Covid-19 est là,  assurément, chaque jour mais non pas cause d'une crise plus large impactant l'ensemble des vecteurs d'une société mondialisée, privée de cet humanisme essentiel, quand la communication et la consommations remplacent trop souvent la réflexion. L'ère du vide. Relire Marc Bloch et L'étrange défaite (1940) apporte de sérieux éléments de réflexion pour mieux comprendre les temps présents. 

Voilà ce que livre Marc Bloch pour expliquer ce qu'il vivait en 1940. 

" Nous savions tout cela. Et pourtant, paresseusement, lâchement, nous avons laissé faire. Nous avons craint le heurt de la foule, les sarcasmes de nos amis, l'incompréhension de nos maîtres. Nous n'avons pas osé être, sur la place publique, la voix qui crie, d'abord dans le désert, mais du moins, quel que soit le succès final, peut toujours se rendre la justice d'avoir crié sa foi. Nous avons préféré nous confiner dans la craintive quiétude de nos ateliers. puissent nos cadets nous pardonner le sang qui est sur nos mains !" 

Marc Bloch, L'étrange défaite, 1940, p. 147

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Published by Yves Marion - dans Mes lectures
19 février 2021 5 19 /02 /février /2021 09:47

A propos de la réforme de l'enseignement :

" On ne refait pas à un pays son éducation en rapetassant de vielles routines. C’est une révolution qui s’impose " .
 " En résumé, nous demandons, d'un bout à l'autre, une révision raisonnée des valeurs. la tradition française, incorporée dans un long destin pédagogique, nous est chère. Nous entendons en conserver les biens les plus précieux : son goût de l'humain ; son respect de la spontanéité spirituelle et de la liberté ; la continuité des formes d'art et de pensée qui sont le climat même de notre esprit.  Mais nous savons que, pour être vraiment fidèles, elle nous commande elle-même de la prolonger vers l'avenir."

Des réflexions à méditer dans un monde où le mercantilisme mondialisé s'impose comme philosophie dominante.

Marc Bloch, L’étrange défaite. Gallimard, 1940, p. 191 et 203. 

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Published by Yves Marion - dans Histoire de l'école Mes lectures
7 janvier 2021 4 07 /01 /janvier /2021 10:36

Les associations constituent [donc], avec la liberté de la presse, l’une des seules garanties contre les dérives de la démocratie ; elles sont l’une des conditions, nécessaire mais non suffisante, de son bon fonctionnement et de l’exercice des libertés dont elles sont elles-mêmes l’expression. En revanche, pour des raisons historiques et pratiques tenant également à l’esprit des peuples, Tocqueville sait qu’en France, le pouvoir verra toujours d’un œil suspicieux l’existence d’une liberté totale des associations, c’est pourquoi il emploie cette formule très forte, à valeur d’impératif catégorique que nous avons placé en exergue de ce texte, et il ajoute : « Parmi les lois qui régissent les sociétés humaines, il y en a une qui semble plus précise et plus claire que toutes les autres. Pour que les hommes restent civilisés ou le deviennent, il faut que parmi eux l'art de s'associer se développe et se perfectionne dans le même rapport que l'égalité des conditions s'accroît *».

 

Jean-Louis Benoît, "Tocqueville : les associations, un enjeu capital de la démocratie", La Manche, éducation, culture et patrimoine, n°3, 2018/2019, p. 8.  http://rsatgenea.free.fr/mhem/documents/MECP_3.pdf

 

 * De la démocratie en Amérique II,II, ch.5

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Published by Yves Marion - dans AMOPA Manche Mes lectures
13 décembre 2020 7 13 /12 /décembre /2020 14:26

C'est en direct du lycée Jules verne à Mondeville que le prix Fémina des lycéens 2020 a été attribué à Laurent Petitmangin pour son roman Ce qu'il faut de nuit, publiée par les éditions Buchet Chastel. 

C'est l'histoire d'un père qui élève seul ses deux fils. Les années passent, et les enfants grandissent. Ils choisissent ce qui a de l'importance à leurs yeux, ceux qu'ils sont en train de devenir. Ils agissent comme des hommes. Et pourtant, ce ne sont encore que des gosses. C'est une histoire de famille et de convictions, de choix et de sentiments ébranlés, une plongée dans le cœur de trois hommes. Laurent Petitmangin, dans ce premier roman fulgurant, dénoue avec une sensibilité et une finesse infinies le fil des destinées d'hommes en devenir.

EAN : 9782358876797
198 pages
Éditeur : LA MANUFACTURE DE LIVRES 
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Published by Yves Marion - dans Mes lectures
26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 10:49

François de la Rochefoucauld, né à Paris le 15 septembre 1613, mort à Paris le 17 mars 1680, écrivain, moraliste, mémorialiste est essentiellement connu pour ses maximes. 

 

Ses Réflexions ou sentences et maximes morales témoignent d'un sens profond de l'observation des comportements et de la psychologie humains. Elles offrent matière à méditer. Nombre des maximes sont bien adaptées à notre époque où l'individualisme occulte souvent l'individuation au point d'en perdre l'identité. Il n'est, par exemple, que d'observer la manière que choisissent les personnes pour se présenter en fonction des milieux auxquels elles appartiennent et de leur formation. Le recours au métier ou à la fonction est, dans certains milieux, de moins en moins usité. 

La Rochefoucauld offre quelques maximes intéressantes de ce point de vue.
 
Sentence n° 87 (éd. 5) : "Les hommes ne vivraient pas longtemps en société, s'ils n'étaient les dupes les uns des autres." ou encore, sentence n° 85 (éd. 1) : "Nous nous persuadons souvent d'aimer les gens plus puissants que nous, et néanmoins c'est l'intérêt seul qui produit notre amitié. Nous ne nous donnons pas à eux pour le bien que nous leur voulons faire, mais pour celui que nous en voulons recevoir." La Pléiade p. 256.
 
Œuvres complètes de La Rochefoucauld, La Pléiade, 1935, 678 p.
 

 

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Published by Yves Marion - dans Mes lectures
22 avril 2020 3 22 /04 /avril /2020 17:28

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19 avril 2020 7 19 /04 /avril /2020 09:28

La période que nous traversons est difficile. Nous le savions mais nous faisions en sorte de ne pas le voir. Le Covid-19 nous en révèle la réalité. Le système traverse une crise majeure. Danièle Salenave, ce matin, sur France Inter, évoquant les inégalités devant la pandémie, disait que nous étions à la fois les victimes et les complices du système. Nous nous berçons de mots ou d'actes donnés en spectacle dont le seul rôle est de nous duper en faisant mine de tout arranger. Que nous dit-on ? D'aller à l'essentiel, comme l'éditorial de Philippe Lemoine dans Ouest-France dimanche de ce jour. Mais qu'est-ce que l'essentiel, quand chacun définit le sien propre et n'entend guère le partager ! Il va falloir se reconstruire ! Reconstruire qui ? reconstruire quoi, et sur quelles valeurs de société ? Il va falloir se réinventer, c'est-à-dire s'inventer à nouveau. Le pronominal s'adresse à qui ? S'adresse à quoi ? Mais le jour d'après !.. C'est dire que la réflexion, c'est pour plus tard, probablement repoussée aux calendes grecques. Des artifices qui ne trompent personne : Il y aura toujours plus urgent ; il y aura des intérêts évidemment supérieurs pour qu'après soit comme avant, peut-être pire encore. Comme le note Sylvain Tesson : les ivrognes russes trinquent parce que demain sera pire qu'aujourd'hui. Le jour d'après... pourquoi pas le jour d'avant ? On ne pouvait prévoir ! N'est-ce pas le rôle du politique que de prévoir l'imprévisible ? Pendant ce temps le langage dominant, sous toutes ses formes, continue d'opérer son funeste travail ne cessant d'accroître les discriminations. Collectivement, nous l'acceptons par facilité, par lâcheté, par fatigue aussi anesthésiés par une médiacratie omniprésente qui envahit le quotidien.

Comme Tocqueville "Je crois qu'il y a des résistances honnêtes et des rébellions légitimes".  Dans de telles situations la lecture de Camus se révèle salutaire. Avec l'Homme révolté : "ce qu'on peut apprendre de l'expérience [...] c'est à tourner le dos aux attitudes et aux discours, pour porter avec scrupule le poids de notre vie quotidienne." Pour Camus qu'est-ce qu'un homme révolté ? "C'est d'abord un homme qui dit non. Mais s'il refuse, il ne renonce pas : c'est aussi un homme qui dit oui."  La Pléiade, essais, p. 1682. La conclusion : "L'Homme révolté ne propose ni une morale en forme ni une dogmatique. Il affirme seulement qu'une morale est possible et qu'elle coûte cher". 

Des pages à méditer par les temps qui viennent.

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Published by Yves Marion - dans Mes lectures
14 avril 2020 2 14 /04 /avril /2020 11:08

De la part de Jean-Louis Benoit

 

PROFITEZ DU CONFINEMENT POUR MUSCLER VOS NEURONES LISEZ TOCQUEVILLE


Vous ne pouvez pas aller chez votre libraire ni dans les bibliothèques, les textes de et sur Tocqueville vous sont cependant accessibles directement et gratuitement.
Profitez-en et téléchargez les sur :


http://edi-tocqueville-jlb.fr
http://classiques.uqac.ca/…/benoit_j…/benoit_jean_louis.html
http://classiques.uqac.ca/…/De_tocquevi…/de_tocqueville.html
https://www.institutcoppet.org/les-multiples-visages-de-to…/ 

https://www.facebook.com/jeanlouis.benoit.18

 

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13 avril 2020 1 13 /04 /avril /2020 09:29
Les animaux malades de la peste Illustration G. Doré / Pannemaker

Les animaux malades de la peste Illustration G. Doré / Pannemaker

Les Animaux malades de la peste
Un mal qui répand la terreur,
Mal que le Ciel en sa fureur
Inventa pour punir les crimes de la terre,
La Peste (puisqu'il faut l'appeler par son nom)
Capable d'enrichir en un jour l'Achéron,
Faisait aux animaux la guerre.
Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés :
On n'en voyait point d'occupés
A chercher le soutien d'une mourante vie ;
Nul mets n'excitait leur envie ;
Ni Loups ni Renards n'épiaient
La douce et l'innocente proie.
Les Tourterelles se fuyaient :
Plus d'amour, partant plus de joie.
Le Lion tint conseil, et dit : Mes chers amis,
Je crois que le Ciel a permis
Pour nos péchés cette infortune ;
Que le plus coupable de nous
Se sacrifie aux traits du céleste courroux,
Peut-être il obtiendra la guérison commune.
L'histoire nous apprend qu'en de tels accidents
On fait de pareils dévouements :
Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L'état de notre conscience.
Pour moi, satisfaisant mes appétits gloutons
J'ai dévoré force moutons.
Que m'avaient-ils fait ? Nulle offense :
Même il m'est arrivé quelquefois de manger
Le Berger.
Je me dévouerai donc, s'il le faut ; mais je pense
Qu'il est bon que chacun s'accuse ainsi que moi :
Car on doit souhaiter selon toute justice
Que le plus coupable périsse.
- Sire, dit le Renard, vous êtes trop bon Roi ;
Vos scrupules font voir trop de délicatesse ;
Eh bien, manger moutons, canaille, sotte espèce,
Est-ce un péché ? Non, non. Vous leur fîtes Seigneur
En les croquant beaucoup d'honneur.
Et quant au Berger l'on peut dire
Qu'il était digne de tous maux,
Etant de ces gens-là qui sur les animaux
Se font un chimérique empire.
Ainsi dit le Renard, et flatteurs d'applaudir.
On n'osa trop approfondir
Du Tigre, ni de l'Ours, ni des autres puissances,
Les moins pardonnables offenses.
Tous les gens querelleurs, jusqu'aux simples mâtins,
Au dire de chacun, étaient de petits saints.
L'Ane vint à son tour et dit : J'ai souvenance
Qu'en un pré de Moines passant,
La faim, l'occasion, l'herbe tendre, et je pense
Quelque diable aussi me poussant,
Je tondis de ce pré la largeur de ma langue.
Je n'en avais nul droit, puisqu'il faut parler net.
A ces mots on cria haro sur le baudet.
Un Loup quelque peu clerc prouva par sa harangue
Qu'il fallait dévouer ce maudit animal,
Ce pelé, ce galeux, d'où venait tout leur mal.
Sa peccadille fut jugée un cas pendable.
Manger l'herbe d'autrui ! quel crime abominable !
Rien que la mort n'était capable
D'expier son forfait : on le lui fit bien voir.
Selon que vous serez puissant ou misérable,
Les jugements de cour vous rendront blanc ou noir.
Jean de La Fontaine
Les fables - Recueil II, livre VI
I
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10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 11:15

Courte nouvelle proposée par Christophe Canivet. L'intrigue, précise-t-il, se passe au large des côtes du Bessin et il ajoute :  "Toute ressemblance avec une période présente ou à venir serait purement fortuite ..."

 

L'HOMME SANS NOM

par Léon BERTHAUT

 

La revue moderne

août 1923

 

Il y a de ces choses bien longtemps, puisque la Demoiselle de Fontenailles — cette haute roche casquée, dressée par un caprice de la nature sur les rivages du Calvados, et enlevée, ces derniers ans, par la mer farouche — regardait alors une île, une île dont ne reste plus même le souvenir...

 

C'était aux jours du long deuil de France, alors que les victoires du Grand Roi étaient suivies de désastres inouïs, de misères inexprimables, alors que les pauvres gens des campagnes en étaient réduits à manger l'herbe des champs.

 

L’île, qui regardait la Demoiselle de Fontenailles s'appelait, dans le Bessin, la Male Pierre, parce que, aux marées d'équinoxe, dans les grands coups de vent, les pêcheurs s'y étaient maintes fois heurtés, brisant leurs robustes nefs, perdant leur pauvre bien, y laissant aussi, trop souvent, leur pitoyable et précieuse existence.

 

Dès ce temps-là, au lieu même aujourd'hui connu sous le nom de Port-en-Bessin, les enfants des antiques Rois de la Mer jetaient leurs filets pour nourrir les femmes et les petits. Et, malgré les trahisons de l'eau, malgré le dur labeur, il n'y avait là que de solides manants, sains comme le roc, grâce à l'air pur du large.

 

Or, l'un de ces pêcheurs qui avait remonté le fleuve de Seine jusqu'à la grand' ville, fut soudain pris d'un étrange mal qui lui rongeait les narines et les joues ; en très peu de temps, il devint horrible à voir, et bientôt, signalé par les moines du pays, l'homme fut mandé devant le tribunal de l'Official diocésain.

 

Des médecins l'examinèrent, puis, transformés en juges, prononcèrent sa condamnation : lépreux, il devait être séparé de ses frères... Triste mais résigné, habitué à lutter seul souvent contre les forces aveugles de l'infini, l'homme ne se désola point d'abord, car il ne savait pas.

 

Le dimanche suivant, on vit se diriger vers sa pauvre demeure un solennel cortège: prêtres, clercs, bailli, laboureurs du sol et laboureurs de la mer, tout le monde avait pris l'habit des funérailles. Lorsqu'ils furent arrivés devant la maison du lépreux, les porteurs des morts avancèrent un brancard : l'homme frappé du mal maudit fut invité a s'y étendre silencieusement. Un drap noir fut jeté sur lui, et, psalmodiant le Libera, prêtres et moines firent la levée du corps.

 

Sous les plis de l'étoffe sombre, tandis que l'on montait vers l'église haut perchée sur la falaise. L'homme pleurait. Mais nul ne pouvait voir ses pleurs ; si quelque soupir s'échappait de sa poitrine de bronze, nul ne pouvait l'entendre. Il pleurait, et ce n'était pas de peur qu'il versait des larmes... Ah ! pourquoi ne mourait-il pas, lui qui aimait tant ses frères, lui qui aimait la voix douce des femmes et le sourire des enfançons ? Puisqu'il ne verrait plus ceci et n'entendrait plus cela, puisqu'il ne pouvait plus rien faire pour ceux qui étaient encore plus pauvres que lui... ah ! pourquoi ne mourait-il donc pas ?

 

On arriva dans la vieille église basse, humide et sombre, édifiée sur la muraille d'argile, dans l'ombre verte des chênes centenaires. Sur des tréteaux, entre des cierges, séparé de la foule muette par une barrière de bois noir, l'homme fut déposé comme un vrai cadavre ; il entendit chanter pour lui les lamentations de l'Office des Morts, et, quand ce fut terminé, un par un, les vivants défilèrent, lui jetant à la fois l'eau bénite et l'aumône.

 

Tout était accompli selon les rites consacrés, le cortège se reforma, clergé en tête, toujours au chant du Libera, puis, lentement, très lentement, se dirigea vers l'anse où l'on s'embarquait pour la Male Pierre.

 

Les nefs y attendaient, toutes les nefs des criques voisines.

 

Là, les porteurs ayant déposé leur fardeau au fond de la plus petite, ils la prirent à la remorque, cependant que la foule suivait, dans les cent nefs en deuil, qui glissaient comme des ombres noires sur le vert pâle du crépuscule.

 

Au beau milieu de la Male Pierre, les gens de l'Official avaient fait hâtivement bâtir une hutte. Ce fut là, devant ce cabanon, que s'arrêta la foule débarquée.

 

***

 

L'heure était solennelle, angoissante et splendide : le grand soleil d'été venait de s'abîmer, tout rouge, dans les lointains de l'Occident, et la nuit commençait à peser sur les choses, de tout le poids étouffant du mystère.

 

Le drap noir ayant été enlevé, l'homme condamné se redressa : il reçut d'un vieux prêtre des gants, pour qu'il ne touchât pas, même du bout des doigts, un objet quelconque ; une panetière pour recevoir la nourriture qu'il viendrait chercher au village : des cliquettes enfin pour avertir ses frères de sa venue. Et, tandis que les voix de la foule entonnaient, à cette heure nostalgique du couchant, le terrible De profundis, les clercs jetèrent sur la hutte du paria quelques poignées de terre apportées du champ des morts.

 

  • Sis mortuus mundo, — balbutiait le vieux prêtre, — vivens iterum in Deo. Meurs au monde, frère, et renais à Dieu !

 

Puis ayant ajouté quelques mots sur les joies compensatrices de l'éternelle vie et promis les prières de sa Sainte Mère l’Église, le vieillard dit encore :

 

  • Je te défends de rentrer en lieu saint, en moulin, en four, en marché, en toute place où est affluence de peuple.

Je te défends de marcher pieds nus et de sortir de ta demeure sans tes cliquettes et ton habit de ladre.

Je te défends de jamais te laver, non plus que tes objets, en fontaine ou ruisseau.

Je te défends de toucher à aucune chose marchandée avant qu'elle ne soit devenue tienne.

Je te défends, si quelqu'un de nous te parle par les routes, de lui répondre avant de t'être placé sous le vent.

Je te défends de passer par chemins étroits ; De toucher puits, ni corde même, que tu n'aies mis tes gants ; De toucher aux enfants, ni de leur donner aucune chose ; De manger ou de boire avec d'autres que ladres comme toi ; Et je te rappelle qu'à ton heure suprême, tu seras enseveli dans cette hutte et non au cimetière.

 

Lorsqu'il eut achevé, le vieux prêtre planta devant la cabane une croix de bois ; un clerc y suspendit le tronc des aumônes, et la foule muette, en proie aux terreurs vagues de l'inconnu, regagna les nefs qui glissèrent vers la côte, cependant que là- bas, sur la Male Pierre, pleurait l'homme sans nom, l'homme qui aimait la voix musicale des femmes et le sourire des enfançons.

 

***

 

Des ans se passèrent alors ; l'homme ne venait à terre que le moins possible, rien que pour trouver un peu de pain et puiser de l'eau de source, car son horrible mal, qui lui avait rongé tout le nez, effrayait ses anciens amis, qui le fuyaient; le malheureux en souffrait d'autant plus, le pauvre damné, qu'il les aimait toujours lui, de tout son cœur resté pur, de toute son âme saine et radieuse.

 

Mon Dieu ! Mon Dieu ! si encore il avait pu faire quelque chose pour eux !.. .

 

Ce cri d'amour et de détresse, de détresse insondable et d'amour infini, chaque soir il le répétait aux solitudes marines, inconsolable, désespéré.

 

***

 

La Mer lui répondit :

 

À l'époque où, chaque an, les prêtres s'en venaient, vêtus de leurs plus riches ornements, bénir les eaux et chanter l’Étoile du Matin, il y eut au large, malgré les menaces du ciel blafard et de la houle sournoise, une longue procession de barques : ce n'était plus le cortège lamentable des nefs en deuil ; c'était la théorie des galères joyeuses d'où montait le chant des éphèbes et des vierges... quand tout à coup, de l'horizon bouché, accourut une formidable et fantastique nuée, une bête d'apocalypse, au ventre noir, à la tête cuivrée, aux grandes ailes de ténèbres.

 

Et presque subitement, la mer s'affola, les nefs se dispersèrent, des voiles furent emportées, des coques s'entr'ouvrirent ; tandis que les plus heureux des pécheurs couraient des bordées vers la terre, les autres faisaient retentir l'air de leurs cris d'appel mêlés aux plaintes des femmes et aux gémissements des petits.

 

Il y avait surtout une grande barge, chargée à couler bas, qui, mal pilotée, allait se briser contre la Roche Casquée... Ah ! que ne pouvait-il, lui, l'homme sans nom, courir à ce bateau, monter à bord, et le conduire dans le bon courant, vers le port abrité sous les murailles d'argile !

 

Non, la grande nef n'irait pas même jusqu'à la Roche Casquée !.. . Elle accourait droit sur la Male Pierre, maintenant, et il allait voir périr sous ses yeux ceux qui l'avaient oublié, mais qu'il aimait toujours.

 

Un souffle mauvais lui refroidit le cœur : après tout, qu'avaient-ils fait pour lui ?

 

Mais ce ne fut qu'un instant d'hésitation, un seul instant, et lorsque, brisée, emportée aussitôt par les vagues en flottantes épaves, la grande barge abandonna tout, femmes et enfants, à la Mer furieuse, l'homme de la Male Pierre fut à l'eau tout de suite, saisissant les petits et les mères, plongeant et replongeant, les amenant sur son île, sondant l'abîme de nouveau, lui arrachant sa proie, ne s'arrêtant qu'à bout de forces, épuisé mais joyeux, sa pauvre face rongée par l'âpre morsure du sel, mais l'âme remplie d'un immense bonheur.

 

* * *

 

Lorsque vinrent les autres, ceux de la terre ferme, pour chercher les malheureux sauvés du péril de mer, l'homme sans nom se cacha : des petits, — ces petits qu'il aimait tant — des femmes, — ces femmes dont il n'avait pas connu les si douces tendresses, — elles et eux, pris de peur à sa vue, avaient fui leur sauveur.

 

Les pêcheurs songèrent à l'appeler, pour du moins lui dire, de loin, un merci de pitié... mais comment s'appelait-il donc ?... Ils craignaient de s'en souvenir, du nom fatal de l'homme, et, effrayés même du contact de ces femmes et de ces enfants que le lépreux avait sauvés, ils partirent sans l'avoir prononcé.

 

Quant à lui, l'homme sans nom, il pleurait encore, de doux pleurs, cette fois, des pleurs d'allégresse, car il savait qu'on l'aimerait quand même.

 

… Et lorsque débarquèrent les gens de l'Official, dix jours plus tard, pour bénir l'héroïque paria, ils le trouvèrent expirant au seuil de sa hutte, le visage rongé jusqu'aux yeux, mais dans ces pauvres yeux de martyr, l'amour faisait plus de clarté vraiment que le grand soleil de midi dans les espaces du ciel.

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