Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
26 avril 2020 7 26 /04 /avril /2020 10:10

Billet proposé par Christophe Canivet

Charles Canivet, alias Jean de Nivelle, natif de Valognes, rend compte de la visite qu'il a faite à Tatihou le 9 août 1881. Il confie ses impressions au journal Le Soleildu 11 août 1881.  

LE LONG DE LA COTE

Saint-Vaast-la-Hougue, 9 août.

Je viens de visiter le lazaret de Tatihou. C’est une des choses les plus curieuses qu’il soit possible de voir, et le seul établissement de ce genre depuis Brest jusqu’à Dunkerque. Deux mots, avant tout, sur son emplacement. Tatihou est une île très allongée, qui protège le port de Saint-Vaast, contre les vents du large. Dans les grandes basses mers, on peut s’y rendre à pied sec, mais c'est encore assez rare1. À l’extrémité orientale, se trouve un fortin en ruines, ou à peu près, destiné, dans le principe, à protéger le lazaret, ainsi qu'une tour contemporaine de celle de la Hougue dont le peintre Guilmet a si bien rendu l'aspect saisissant, dans une de ses toiles du dernier Salon. Quelques ouvrages de défense y ont été récemment édifiés, du côté de la pleine mer, faisant face aux îles Saint-Marcouf, dont je parlerai plus tard. Le reste de l'île est occupé par les bâtiments du lazaret, qui sont dans un état très douteux de conservation. On voit que la peste n'entre plus dans les préoccupations du jour.

[...]

J’en reviens à Tatihou et à son lazaret renfermé dans une enceinte très vaste, et dont les différents bâtiments, sans tomber précisément en ruines, ne pourraient certes suffire à leur triste destination, à l'exception des grands magasins, assez semblables à l’entrepont d’un navire de haut bord et où, pour le moment, sont empilés quelques douzaines de bottes de fourrage. Quant à l’hôpital, c’est une désolation. Il se compose de quelques chambres larges et bien aérées, blanchies à la chaux, munies chacune de quatre ou cinq lits dont les bois sont à peu près tous vermoulus, de quelques tables, de quelques chaises et même de quelques-uns de ces meubles qu’on ne voit nulle part en Angleterre. La plupart des lits sont encore garnis de leur matelas et le linge, draps et couverture, est entassé dans des armoires ouvertes. Depuis quand ? Depuis bien des années, sans doute, car les lits n’ont pas servi depuis longtemps, Dieu merci ! Il est même à croire qu ils ne serviront plus, et c’est ce qui excuserait l’incurie.

C’est chose terrible que les règlements d’un lazaret. Les hommes qui entrent là sont, pour ainsi dire, retranchés de la vie, enfermés dans cette vaste oubliette, sans la moindre communication avec le dehors. Nul emplacement ne pouvait être mieux choisi que celui-ci, dans une île dont il est extrêmement facile d’interdire l'accès. Il semblerait qu’après un séjour de pestiférés dans ces prisons de la mort, on eût dû brûler tous les objets qui leur avaient servi. Pas du tout ! Il faut toujours songer à l'économie, et l'administration se montrait là, jadis, ce qu elle est encore partout, parcimonieuse, sinon avare. C'est le gardien qui était tenu d’assainir tout cela. Toute communication lui était interdite avec les malades, pendant leur séjour; seulement, après leur élargissement ou leur mort, il était tenu de remettre tout en ordre, d’assainir les locaux, de laver le linge et de donner à chaque objet la place qu'il devait occuper réglementairement.

Le gardien actuel du lazaret de Tatihou a vu des pestiférés. À plusieurs reprises, l'établissement a dû subir sa destination sinistre, mais il faut être déjà d'un certain âge, pour se rappeler le dernier internement. Ce brave homme, qui remplit de modestes et parfois terribles fonctions, est un ancien militaire qui vit là depuis quarante-deux ans. C’est en 1839 qu’il fut nommé à ce poste, sans doute peu envié, et il compte aujourd’hui quatre-vingt-deux ans sonnés, preuve que la peste n’emporte point tous ceux qui l’approchent. À moins qu'il n’y ait, ce que j’ignore, quelque garde des fortifications et de la tour, il est, avec sa femme, aussi vieille que lui, toute la population de l’île dont l’État sait encore tirer parti, en affermant l’herbe qui la couvre et où paissent des vaches appartenant à un cultivateur de la contrée. Avec un peu de temps, et une plus ample connaissance, je suis convaincu que ce solide octogénaire pourrait faire des confidences curieuses. Il vit là, comme un cénobite, ayant, comme il le dit avec bonne humeur, trop pour mourir de faim et pas assez pour vivre.

Rien n’est plus singulier que ce vieux couple qui a vécu et vieilli sur cette étroite bande de terre. Pendant que je cause avec lui de son métier, de sa vie difficile et qu’il me fait l’aveu de ses chagrins, de ne plus avoir ses yeux d'autrefois qui ont plus vieilli que ses dents encore au complet, et de ne plus pouvoir chasser, ou presque, ce qui le désespère, sa femme, plus expansive, raconte à quelques personnes qui m’ont accompagné, que le ménage va prochainement célébrer sa cinquantaine et que le vieux, comme elle l’appelle, ne lui a donné qu’un sujet de plainte, un jour qu'il était rentré un peu pris de boisson, après avoir célébré la médaille d’or qui lui avait été décernée pour fait de sauvetage2. Quelle excuse, pour un si grand crime ! En nous reconduisant jusqu’à la limite de ses domaines, ses cheveux, blancs comme de la neige, flottent au vent, et rien n’est touchant, je vous assure, comme cette avenante et honnête physionomie de vieillard encore droit sur ses jambes et fort alerte, bien que, dans ce terrible hiver qui a si rigoureusement sévi dans ces parages, il n’ait pas toujours eu de bois pour se chauffer.

Je le quitte avec promesse de revenir et je reviendrai. Pendant que nous embarquons, il nous salue encore de loin. On dirait presque de Robinson abandonné dans son île déserte, si les vaches du fermier normand ne cheminaient lentement dans l’herbe qu’elles tondent et qui pousse dru, malgré le voisinage immédiat de la mer. Le temps est superbe. Toute cette côte, dont je vous ai décrite, à plusieurs reprises, les différents aspects, est inondée de soleil et forme comme un vaste cirque dont l’arène est faite d’eau, d'un bleu scintillant. C'est pourtant là, dans ce cirque où naviguent, mollement balancées, les barques des pêcheurs, que s’est livrée une des plus horribles batailles navales des temps modernes, la bataille de la Hougue, aussi glorieuse pour Tourville que ses plus grandes victoires. Là-bas, à la pointe sablonneuse de Tatihou, qui s'amincit de plus en plus, quelques-uns de ses vaisseaux s’échouèrent, pour ne pas tomber au pouvoir des Anglo-Hollandais. Il n’y a pas encore de bien longues années que l’on voyait leurs carènes ensablées, à l'époque des grandes basses mers, et qu’on y allait, comme en pèlerinage; et, de fait, ces épaves n’étaient-elles pas comme des reliques de la valeur de nos pères ? Aujourd'hui, elles sont disparues. L’on n’en voit plus que la place, et des quarante vaisseaux du grand amiral, il ne reste plus qu’un amas de débris, visibles encore, derrière le fort de la Hougue, entre la tour et la côte ferme, carcasse d'un vaisseau coulé, qui s'ensable de jour en jour, et à laquelle les riverains arrachent encore quelques morceaux de bois pourri, quand la marée la découvre et leur en laisse le temps.

Jean de Nivelle.

 

1Le Journal de l'arrondissement de Valognes, n° du 16 septembre 1898 : Depuis longtemps les habitants de St-Vaast se plaignent de ne pas avoir une route carrossable de St-Vaast à l'île Tatihou. Sur l'heureuse initiative de M. Périer, de l'Institut, directeur de l'aquarium de Tatihou, on a obtenu la permission de faire sauter les rochers qui interceptaient l'arrivée à l'île. On travaille activement à cet ouvrage et bientôt on aura une superbe route.

2Dans le deuxième chapitre de son roman Fils de pêcheur (publié en roman-feuilleton dans le Journal des voyages et des aventures de terre et de mer en 1893-1894), Charles fait intervenir le vieux gardien de Tatihou, Lorimier, pour secourir le Patron Rouvillois. Est-ce le patronyme du gardien historique ?

Dans son Histoire de Saint-Vaast-la-Hougue (1897), Jules Leroux dit que les deux dernières fois que Tatihou fut utilisée comme lazaret, ce fut en 1862 pour le Forfait, qui revenait du Mexique avec plusieurs Saint-Vaastais à bord, puis enfin pour le Carl-Gustoff (à une date non indiquée). Concernant le gardien, il dit seulement : « La dernière garnison de Tatihou fut enlevée en 1870, lors de la guerre avec l'Allemagne. Depuis 20 ans, un gardien de batterie est seul chargé de la surveillance des forts, des gabions et des redoutes, qui ne sont guère aujourd'hui que des fortifications surannées. » . Il ne parle pas donc de gardien du lazaret proprement dit mais on peut supposer qu'il s'agit du même, vu que le gardien et sa femme sont les deux seuls habitants de l'île.

 

Partager cet article
Repost0
Published by Yves Marion - dans Histoire