Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
10 avril 2020 5 10 /04 /avril /2020 11:15

Courte nouvelle proposée par Christophe Canivet. L'intrigue, précise-t-il, se passe au large des côtes du Bessin et il ajoute :  "Toute ressemblance avec une période présente ou à venir serait purement fortuite ..."

 

L'HOMME SANS NOM

par Léon BERTHAUT

 

La revue moderne

août 1923

 

Il y a de ces choses bien longtemps, puisque la Demoiselle de Fontenailles — cette haute roche casquée, dressée par un caprice de la nature sur les rivages du Calvados, et enlevée, ces derniers ans, par la mer farouche — regardait alors une île, une île dont ne reste plus même le souvenir...

 

C'était aux jours du long deuil de France, alors que les victoires du Grand Roi étaient suivies de désastres inouïs, de misères inexprimables, alors que les pauvres gens des campagnes en étaient réduits à manger l'herbe des champs.

 

L’île, qui regardait la Demoiselle de Fontenailles s'appelait, dans le Bessin, la Male Pierre, parce que, aux marées d'équinoxe, dans les grands coups de vent, les pêcheurs s'y étaient maintes fois heurtés, brisant leurs robustes nefs, perdant leur pauvre bien, y laissant aussi, trop souvent, leur pitoyable et précieuse existence.

 

Dès ce temps-là, au lieu même aujourd'hui connu sous le nom de Port-en-Bessin, les enfants des antiques Rois de la Mer jetaient leurs filets pour nourrir les femmes et les petits. Et, malgré les trahisons de l'eau, malgré le dur labeur, il n'y avait là que de solides manants, sains comme le roc, grâce à l'air pur du large.

 

Or, l'un de ces pêcheurs qui avait remonté le fleuve de Seine jusqu'à la grand' ville, fut soudain pris d'un étrange mal qui lui rongeait les narines et les joues ; en très peu de temps, il devint horrible à voir, et bientôt, signalé par les moines du pays, l'homme fut mandé devant le tribunal de l'Official diocésain.

 

Des médecins l'examinèrent, puis, transformés en juges, prononcèrent sa condamnation : lépreux, il devait être séparé de ses frères... Triste mais résigné, habitué à lutter seul souvent contre les forces aveugles de l'infini, l'homme ne se désola point d'abord, car il ne savait pas.

 

Le dimanche suivant, on vit se diriger vers sa pauvre demeure un solennel cortège: prêtres, clercs, bailli, laboureurs du sol et laboureurs de la mer, tout le monde avait pris l'habit des funérailles. Lorsqu'ils furent arrivés devant la maison du lépreux, les porteurs des morts avancèrent un brancard : l'homme frappé du mal maudit fut invité a s'y étendre silencieusement. Un drap noir fut jeté sur lui, et, psalmodiant le Libera, prêtres et moines firent la levée du corps.

 

Sous les plis de l'étoffe sombre, tandis que l'on montait vers l'église haut perchée sur la falaise. L'homme pleurait. Mais nul ne pouvait voir ses pleurs ; si quelque soupir s'échappait de sa poitrine de bronze, nul ne pouvait l'entendre. Il pleurait, et ce n'était pas de peur qu'il versait des larmes... Ah ! pourquoi ne mourait-il pas, lui qui aimait tant ses frères, lui qui aimait la voix douce des femmes et le sourire des enfançons ? Puisqu'il ne verrait plus ceci et n'entendrait plus cela, puisqu'il ne pouvait plus rien faire pour ceux qui étaient encore plus pauvres que lui... ah ! pourquoi ne mourait-il donc pas ?

 

On arriva dans la vieille église basse, humide et sombre, édifiée sur la muraille d'argile, dans l'ombre verte des chênes centenaires. Sur des tréteaux, entre des cierges, séparé de la foule muette par une barrière de bois noir, l'homme fut déposé comme un vrai cadavre ; il entendit chanter pour lui les lamentations de l'Office des Morts, et, quand ce fut terminé, un par un, les vivants défilèrent, lui jetant à la fois l'eau bénite et l'aumône.

 

Tout était accompli selon les rites consacrés, le cortège se reforma, clergé en tête, toujours au chant du Libera, puis, lentement, très lentement, se dirigea vers l'anse où l'on s'embarquait pour la Male Pierre.

 

Les nefs y attendaient, toutes les nefs des criques voisines.

 

Là, les porteurs ayant déposé leur fardeau au fond de la plus petite, ils la prirent à la remorque, cependant que la foule suivait, dans les cent nefs en deuil, qui glissaient comme des ombres noires sur le vert pâle du crépuscule.

 

Au beau milieu de la Male Pierre, les gens de l'Official avaient fait hâtivement bâtir une hutte. Ce fut là, devant ce cabanon, que s'arrêta la foule débarquée.

 

***

 

L'heure était solennelle, angoissante et splendide : le grand soleil d'été venait de s'abîmer, tout rouge, dans les lointains de l'Occident, et la nuit commençait à peser sur les choses, de tout le poids étouffant du mystère.

 

Le drap noir ayant été enlevé, l'homme condamné se redressa : il reçut d'un vieux prêtre des gants, pour qu'il ne touchât pas, même du bout des doigts, un objet quelconque ; une panetière pour recevoir la nourriture qu'il viendrait chercher au village : des cliquettes enfin pour avertir ses frères de sa venue. Et, tandis que les voix de la foule entonnaient, à cette heure nostalgique du couchant, le terrible De profundis, les clercs jetèrent sur la hutte du paria quelques poignées de terre apportées du champ des morts.

 

  • Sis mortuus mundo, — balbutiait le vieux prêtre, — vivens iterum in Deo. Meurs au monde, frère, et renais à Dieu !

 

Puis ayant ajouté quelques mots sur les joies compensatrices de l'éternelle vie et promis les prières de sa Sainte Mère l’Église, le vieillard dit encore :

 

  • Je te défends de rentrer en lieu saint, en moulin, en four, en marché, en toute place où est affluence de peuple.

Je te défends de marcher pieds nus et de sortir de ta demeure sans tes cliquettes et ton habit de ladre.

Je te défends de jamais te laver, non plus que tes objets, en fontaine ou ruisseau.

Je te défends de toucher à aucune chose marchandée avant qu'elle ne soit devenue tienne.

Je te défends, si quelqu'un de nous te parle par les routes, de lui répondre avant de t'être placé sous le vent.

Je te défends de passer par chemins étroits ; De toucher puits, ni corde même, que tu n'aies mis tes gants ; De toucher aux enfants, ni de leur donner aucune chose ; De manger ou de boire avec d'autres que ladres comme toi ; Et je te rappelle qu'à ton heure suprême, tu seras enseveli dans cette hutte et non au cimetière.

 

Lorsqu'il eut achevé, le vieux prêtre planta devant la cabane une croix de bois ; un clerc y suspendit le tronc des aumônes, et la foule muette, en proie aux terreurs vagues de l'inconnu, regagna les nefs qui glissèrent vers la côte, cependant que là- bas, sur la Male Pierre, pleurait l'homme sans nom, l'homme qui aimait la voix musicale des femmes et le sourire des enfançons.

 

***

 

Des ans se passèrent alors ; l'homme ne venait à terre que le moins possible, rien que pour trouver un peu de pain et puiser de l'eau de source, car son horrible mal, qui lui avait rongé tout le nez, effrayait ses anciens amis, qui le fuyaient; le malheureux en souffrait d'autant plus, le pauvre damné, qu'il les aimait toujours lui, de tout son cœur resté pur, de toute son âme saine et radieuse.

 

Mon Dieu ! Mon Dieu ! si encore il avait pu faire quelque chose pour eux !.. .

 

Ce cri d'amour et de détresse, de détresse insondable et d'amour infini, chaque soir il le répétait aux solitudes marines, inconsolable, désespéré.

 

***

 

La Mer lui répondit :

 

À l'époque où, chaque an, les prêtres s'en venaient, vêtus de leurs plus riches ornements, bénir les eaux et chanter l’Étoile du Matin, il y eut au large, malgré les menaces du ciel blafard et de la houle sournoise, une longue procession de barques : ce n'était plus le cortège lamentable des nefs en deuil ; c'était la théorie des galères joyeuses d'où montait le chant des éphèbes et des vierges... quand tout à coup, de l'horizon bouché, accourut une formidable et fantastique nuée, une bête d'apocalypse, au ventre noir, à la tête cuivrée, aux grandes ailes de ténèbres.

 

Et presque subitement, la mer s'affola, les nefs se dispersèrent, des voiles furent emportées, des coques s'entr'ouvrirent ; tandis que les plus heureux des pécheurs couraient des bordées vers la terre, les autres faisaient retentir l'air de leurs cris d'appel mêlés aux plaintes des femmes et aux gémissements des petits.

 

Il y avait surtout une grande barge, chargée à couler bas, qui, mal pilotée, allait se briser contre la Roche Casquée... Ah ! que ne pouvait-il, lui, l'homme sans nom, courir à ce bateau, monter à bord, et le conduire dans le bon courant, vers le port abrité sous les murailles d'argile !

 

Non, la grande nef n'irait pas même jusqu'à la Roche Casquée !.. . Elle accourait droit sur la Male Pierre, maintenant, et il allait voir périr sous ses yeux ceux qui l'avaient oublié, mais qu'il aimait toujours.

 

Un souffle mauvais lui refroidit le cœur : après tout, qu'avaient-ils fait pour lui ?

 

Mais ce ne fut qu'un instant d'hésitation, un seul instant, et lorsque, brisée, emportée aussitôt par les vagues en flottantes épaves, la grande barge abandonna tout, femmes et enfants, à la Mer furieuse, l'homme de la Male Pierre fut à l'eau tout de suite, saisissant les petits et les mères, plongeant et replongeant, les amenant sur son île, sondant l'abîme de nouveau, lui arrachant sa proie, ne s'arrêtant qu'à bout de forces, épuisé mais joyeux, sa pauvre face rongée par l'âpre morsure du sel, mais l'âme remplie d'un immense bonheur.

 

* * *

 

Lorsque vinrent les autres, ceux de la terre ferme, pour chercher les malheureux sauvés du péril de mer, l'homme sans nom se cacha : des petits, — ces petits qu'il aimait tant — des femmes, — ces femmes dont il n'avait pas connu les si douces tendresses, — elles et eux, pris de peur à sa vue, avaient fui leur sauveur.

 

Les pêcheurs songèrent à l'appeler, pour du moins lui dire, de loin, un merci de pitié... mais comment s'appelait-il donc ?... Ils craignaient de s'en souvenir, du nom fatal de l'homme, et, effrayés même du contact de ces femmes et de ces enfants que le lépreux avait sauvés, ils partirent sans l'avoir prononcé.

 

Quant à lui, l'homme sans nom, il pleurait encore, de doux pleurs, cette fois, des pleurs d'allégresse, car il savait qu'on l'aimerait quand même.

 

… Et lorsque débarquèrent les gens de l'Official, dix jours plus tard, pour bénir l'héroïque paria, ils le trouvèrent expirant au seuil de sa hutte, le visage rongé jusqu'aux yeux, mais dans ces pauvres yeux de martyr, l'amour faisait plus de clarté vraiment que le grand soleil de midi dans les espaces du ciel.

Partager cet article
Repost0
Published by Yves Marion - dans Mes lectures