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3 juin 2019 1 03 /06 /juin /2019 13:19

Relevé et communiqué par Christophe Canivet

 

Mariquita de Caen est un des rédacteurs du Pêle-mêle.

C'est assurément un pseudonyme. En espagnol, la mariquita c'est à la fois la coccinelle et l'homosexuel (a priori avec le côté péjoratif puisque Larousse nous dit que c'est plutôt la « tante »).

 

La Planche au prêtre était un chemin situé sur les communes de Louvigny et Venoix (voir la délibération municipale de la commune de Louvigny en date du 10 décembre 1881, qui demandait son maintien, voir Bretteville-sur-Odon du XIXe aux années 1970 / Paul DARTIGUENAVE p. 28)

 

Quant à la légende suivante, l'auteur l'avait-il entendue ou l'avait-il créée ?...

 

 

LA PLANCHE AU PRÊTRE

LÉGENDE NORMANDE

 

Pêle-Mêle 13/03/1898

 

Elle se voyait encore il y a trois ans à peine. C'était une vieille planche, à demi pourrie, qui, jetée sur un fossé, servait de passage. On l'avait surnommée la « Planche au Prêtre». Voici pourquoi :

Au XVIIIe siècle; vivait, en la bonne ville de Caen, un prêtre, curé desservant d'une des paroisses de la ville, qui était renommé pour sa grande charité. Bien que sa paroisse fût importante, bien que ses ouailles fussent riches, toujours il avait la bourse vide, car il donnait sans cesse aux malheureux. C'était un saint. Aussi messire Satan rageait dans l'ombre de voir ce bon curé destiné à devenir l'élu des cieux. Il le prit en haine et jura sa damnation.

Un jour donc, Satan, tout habillé de neuf, d'aspect à peu près honnête, bien que ses yeux fussent luisants comme des charbons ardents, vint sonner au presbytère, demandant à parler au curé :

  • Mon père, dit-il, quand il fut en présence du prêtre, je vais devenir l'une de vos ouailles. J'ai acheté une maison qui se trouve comprise dans votre paroisse. Partout, on m'a fait l'éloge de mon nouveau pasteur. Aussi, désirant vous connaître, je suis venu, dès à présent, vous faire ma visite. Je n'habite pas encore ici, mais, bientôt j'y serai, j'espère. En attendant, mon père, voudriez-vous me faire l'honneur de venir dimanche, après vêpres, dîner chez moi ? J'habite Bretteville. C'est un peu loin, j'en conviens ; mais, les routes sont sûres et je vous reconduirai.

Le bon curé ne se fit pas prier, il accepta l'invitation et, le dimanche suivant, au premier coup de six heures, il sonnait à la porte de son hôte.

Celui-ci, très correct, le reçut de façon aimable et le prêtre, enchanté, pénétra dans la salle à manger somptueusement servie.

On se mit à table. Après le potage, M. Pierre — c'était le nom pris par Satan — déboucha une bouteille de vieux madère et en versa un grand verre à son hôte :

  • A la prospérité de votre paroisse, monsieur lé curé !

Ils trinquèrent, burent, la conversation s'engagea :

  • Alors donc, monsieur le curé, par votre bonté, votre zèle, vous ramenez au bercail quantité de brebis égarées ?
  • Je fais ce que je peux, mon fils ; mais, les temps sont bien mauvais ; la révolte est dans tous les cœurs.
  • Ah ! oui, mon père. Satan souffle partout la haine par la bouche de ces hommes qui se disent philosophes, qui semblent animer d'un saint zèle et qui, en définitif, peuplent l'Enfer.
  • À leur conversion, mon père !

Le prêtre et Satan trinquèrent et vidèrent leurs verres.

 

Ces Diderot, ces Voltaire, ces Rousseau, continua l'infernal interlocuteur, ont juré de renverser le trône et l'autel. Ils ne rêvent rien moins que d'emprisonner son Auguste Majesté, le roi Louis XVI, et de lui trancher la tête.

  • Oh ! mon fils !
  • À sa santé, mon père ! À la prospérité de son règne. Vive notre bien-aimé roi !

Nouveau toast; nouvelle rasade.

 

Satan reprit :

  • Ils le veulent et ils le feront, mon père, car ils sont hommes déterminés. Ils renverseront notre roi, ils emprisonneront notre reine, et ils la tueront aussi, les traîtres. À sa santé, mon père !
  • Mon fils, mon fils, murmura le vieux prêtre, hésitant.
  • Vous ne pouvez, mon père, refuser de trinquer en l'honneur de sa gracieuse Majesté. D'ailleurs ce vin est exquis et complètement inoffensif.

Le curé poussa un soupir, trinqua et bu.

  • Malheureusement, continua son hôte, leur soif ne sera pas encore assouvie. Ils voudront éteindre à jamais la race qu'ils abhorrent. Louis XVI mort, Louis XVII, son fils, serait roi. Louis XVII, cet enfant charmant, ils regorgeront aussi.
  • Quel horreur, mon fils, s'écria le bon curé dont les joues commençaient à se colorer fortement et dont les idées s'exaltaient quelque peu... Mais, nous ne les laisserons pas faire, nous, les fidèles. Nous les sauverons ; oui, même au prix de notre sang. Nous prendrons les armes et nous tuerons et mourrons pour eux.
  • À nos futures victoires, mon père!

Le prêtre enthousiasmé leva son verre et le porta à ses lèvres.

  • Oui, continua Satan, le sang coulera dans les jardins de Versailles, dans les rues de Paris... Il y aura de nombreux damnés ; mais aussi, nombreux seront les martyrs. Nous mourrons pour le trône et l'autel, mon père, et ainsi nous gagnerons le paradis.
  • Amen, mon fils, murmura le prêtre complètement étourdi.
  • À notre revoir dans l’Éternelle Patrie, monsieur le curé !

Le prêtre eut un instant d'hésitation, mais Satan le regarda fixement, et une dernière fois il obéit.

Quand, d'une main tremblante, il reposa le verre, le saint homme était entièrement gris.

 

Un sardonique sourire entrouvrit les lèvres de Satan :

 

Maintenant,monsieur le curé, il se fait tard ; nous allons prendre le café. Après quoi, je vous reconduirai.

 

Une demi-heure plus tard, Satan, soutenant la marche chancelante du pauvre curé, se mettait en route.

Mon fils, murmura le prêtre, il me semble que vous ne prenez pas le plus court chemin.

  • Venez mon père, n'ayez crainte; la nuit est claire.

Tout le long de la route, des hallucinations étranges passèrent devant les yeux du prêtre.

Son compagnon lui semblait devenu velu, velu comme une bête, un rire infernal ouvrait sa bouche énorme et ses yeux luisaient comme deux tisons :

  • C'est le vin, murmura le pauvre homme, je n'aurais pas dû tant accepter.

Près du château de Louvigny, ils quittèrent la route et prirent un sentier, longeant un mur.

 

Le prêtre marchait devant, s'appuyant à la muraille. Arrivé au fossé, l'appui lui manqua tout à coup. Il trébucha, se demandant avec terreur comment il ferait pour passer l'étroite planche. Il se retourna, implorant le secours de son compagnon. Mais il frémit d'horreur ; la lune l'éclairant, il voyait parfaitement le corps velu, la bouche diabolique, les yeux flamboyants de son compagnon.

 

Ses mains étaient ornées de grilles, ses pieds fourchus et, sur sa tête découverte, deux longues cornes se dressaient. Le prêtre poussa un cri :

  • Oui, c'est moi, Satan, ricana son compagnon. Tu as été mon hôte, bon curé, et tu es damné; oui, damné !

Résolument, le pauvre prêtre mit le pied sur la planche mais celle-ci parut vaciller; mille étincelles éblouirent ses yeux, il perdit l'équilibre et lourdement tomba dans le fossé plein d'eau.

 

Un rire infernal éclata et Satan, vêtu de flammes, se pencha sur le fossé :

  • Un de damné, murmura-t-il. Au tour d'un autre !

 

Mariquita DE CAEN.

 

 

 

 

 

 

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Published by Yves Marion - dans Coups de coeur