Notre société est saisie de compassion. Pour mieux comprendre les discours ambiants d'où qu'ils viennent , politiques, économiques, sociaux
voire écologiques, Myriam Revault d'Allonnes interroge sans détour les rapports entre la dimansion affective du vivre-ensemble, la natire du lien social et l'exercice du pouvoir. Faut-il
seulement voir dans "le compassionnel" à l'oeuvre dans l'ensemble des discours médiatisés, les déclinaisons des pathologies de nos société ? Ou bien , ne serait-ce que la subtile utilisation de
la fibre affective de chacun pour mieux en saisir les ressorts de l'influence ?
A lire absolument :
Myriam Revault d'Allonnes, L'homme compassionnel, Paris, Seuil, 106 p., 10 euros.
CRITIQUE TELERAMA
Peut-on faire de la compassion le socle et le moteur de l'action politique ? C'est la question que pose avec clairvoyance, et de façon très argumentée, cet essai limpide et
dense de la philosophe Myriam Revault d'Allonnes. Elle y répond d'emblée, soulignant en préface, en s'appuyant sur Rousseau (Emile), que si le « principe de pitié permet de construire
la notion générale d'humanité et donne accès à certains concepts moraux, telle la justice », la capacité à partager les souffrances d'autrui ne saurait être pour autant « un principe politique
qui détermine, sans médiation, les normes de l'action ».
Jean-Jacques Rousseau est, avec Alexis de Tocqueville (De la démocratie en Amérique), et Hannah Arendt (notamment l'Essai sur la Révolution), l'un des interlocuteurs
primordiaux que se choisit Myriam Revault d'Allonnes afin d'analyser l'histoire moderne de la posture compassionnelle, la façon dont elle s'enracine dans la démocratie et le principe d'«
égalisation des conditions » : l'homme démocratique reconnaît l'autre comme son semblable, et est en cela porté à la compassion - du latin compatir, littéralement « souffrir avec ».
Mais si cette histoire de la compassion à l'âge démocratique intéresse l'auteur, c'est parce qu'elle est susceptible d'éclairer une situation pleinement contemporaine : le constat du «
déferlement compassionnel auquel notre société est aujourd'hui en proie ». Symptômes : des médias jamais rassasiés de la mise en spectacle de la misère, des discours politiques ciblés sur
les « faibles », les « vulnérabilités de masse » (précarité, insécurité sociale...), sur le « peuple souffrant », qui en est venu à remplacer le « peuple souverain ».
Or « parler de souffrance, de misère, de malheur, et non plus d'injustice ou d'inégalité, c'est ouvrir la voie à un traitement compassionnel qui n'instruit pas politiquement la détresse
individuelle et collective », écrit Myriam Revault d'Allonnes. Qui finalement, contre « l'hypertrophie de l'émotion », plaide avec conviction et intelligence pour une « mise à distance des
affects afin que puisse s'y opérer le travail du rationnel ».
Nathalie Crom
Telerama n° 3032 - 23 février 2008
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